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Les lucifériens dans le monde francophone (XXème siècle-XXIème siècle)

 
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Arlito
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MessagePosté le: Ven 17 Déc - 01:36 (2010)    Sujet du message: Les lucifériens dans le monde francophone (XXème siècle-XXIème siècle) Répondre en citant

Les lucifériens dans le monde francophone

(XXème siècle-XXIème siècle)
 




La contribution que nous présentons est le résultat de recherches effectuées depuis juin 2002 sur le satanisme contemporain en France. Dans une étude des plus poussées sur le satanisme en général, l’Enquête sur le Satanisme de Massimo Introvigne (1), on ne trouvera pour ainsi dire aucune information considérable sur la scène « sataniste » contemporaine en France et dans le monde francophone. Ceci se justifie dans la mesure où Introvigne définit la majeure partie du satanisme contemporain comme relevant du courant initié par la fondation de l’Église de Satan d’Anton Lavey, en 1966 à San Francisco. L’étude d’Introvigne, dans son ensemble, aborde les dimensions historique et sociologique du satanisme, défini comme « l’adoration ou la vénération, de la part de groupes organisés sous la forme de mouvements, à travers des pratiques répétées de type cultuel ou liturgique, du personnage appelé dans la Bible, Satan ou le diable » (2). Une distinction entre « luciférisme » et « satanisme » étant évoquée (aussi bien dans l’Enquête sur le satanisme que dans les milieux actuels de la culture « sataniste » francophone), nous avons concentré nos recherches sur les « lucifériens ». Cette distinction semble remonter à la première phase du « satanisme classique » (3), savamment étudié dans l’Enquête d’Introvigne. Nous allons donc d’abord tenter ici de restituer en détail la trame de cette première phase, afin d’obtenir une esquisse du contexte dans lequel on voit apparaître les premières associations de « lucifériens ». Nous présenterons ensuite ce que nous appellerons ici le luciférisme contemporain, par distinction avec la période dite classique. Toutefois, cette présentation sera lacunaire et peu assurée. D’une part, les rares ouvrages que nous avons pu consulter sur le sujet sont discutables tant sur le contenu des informations que sur les analyses exprimées. D’autre part, ces recherches nous ont amenés entre autres à nous investir sur un terrain communicationnel très fourni sur ce sujet, à savoir Internet, et à être ainsi en contact avec des représentants et des responsables de mouvements actuellement en activité. Les détails historiques concernant la première phase du satanisme classique nous permettent de nous faire une idée de l’impact que certaines croyances peuvent avoir sur les événements historiques de la période concernée ; la partie relative au luciférisme contemporain voudrait quant à elle signaler l’importance relative du luciférisme dans la deuxième moitié du XXème siècle et, tant que faire se peut, éclaircir les origines d’une partie du monde luciférien actuellement en activité. La conviction de la réalité des activités occultes partagées par les satanistes et les antisatanistes de la période classique est également présente dans le cas du luciférisme contemporain (on retrouvera cette démarche qui consiste à accuser une ou plusieurs personnes de s’adonner à des « attaques magiques »). Cela dit en raison des liens que nous évoquerons entre certains groupes lucifériens des années soixante-dix et des idéologies extrémistes, nous invitons tout spécialiste qui le souhaite à nous faire part de son avis ; si cette proximité ne semble plus être de mise chez les lucifériens d’aujourd’hui qui ne se cachent pas, elle l’est toujours chez certains groupes actuellement actifs dans les sphères politique et sub-occultiste. Sur ce dernier point, les vérifications qui s’imposent n’étant pas encore totalement abouties, nous n’en donnerons aucun élément que nous ne saurions solidement argumenter en cas d’objection.

***

En sonnant la fin de l’Ancien Régime, la Révolution française a également, pour une partie de l’opinion, sonné la fin de l’hégémonie de l’Eglise sur l’ensemble de la société française. Certains vont donner un sens symbolique à cet événement, et vont l’interpréter comme étant le fruit des activités de Satan contre l’Eglise. Massimo Introvigne précise qu’il faut cependant distinguer entre ceux qui voyaient, dans une perspective que l’on pourrait qualifier d’« historico-théologique », la Révolution française comme le résultat de l’œuvre du diable, et ceux qui la voyait comme étant le projet abouti d’une vaste assemblée de satanistes. Cette dernière idée, partagée par de nombreux catholiques, aura plus tard un succès retentissant. La thèse du complot sataniste devient, pour bon nombre d’exaltés qui sont sous le coup du « choc » révolutionnaire, la seule explication possible qui permette de comprendre la situation.

Ainsi, Jean-Baptiste Fiard (1736-1818), ancien collaborateur au Journal Ecclésiastique, publie en 1791 une compilation anonyme de ses articles sur le satanisme et l’illuminisme (4) qui sera rééditée à deux reprises. Il expose ses opinions de façon plus ciblée dans La France trompée par les magiciens et les démonolâtres du XVIIIème siècle, fait démontré par les faits (1803). Les voyants et alchimistes y doivent leur art aux forces démoniaques ; il faut encore leur ajouter, parmi les courtisans de Louis XVI, les « illuminés », les jacobins ou encore les francs-maçons pour avoir une idée de la nature du complot dénoncé. Dénonciation qui va prendre rapidement une teinte pseudo-prophétique et apocalyptique. Fiard semble être une des premières impulsions culturelles d’importance interprétant les faits d’alors comme annonçant l’avènement de l’Antéchrist. Ces « prophéties » ne se réalisant pas selon les termes fixés par Fiard, un prêtre d’Allemagne venu en France, Jean Wendel Wurtz (1760-1826), maintiendra cette lignée en repoussant la date du règne de l’Antéchrist. À cette impulsion vient s’ajouter une œuvre littéraire qui pourrait relever de la pathologie, bien que présentant des éléments de réflexions dignes d’un intérêt certain pour les passionnés de l’occultisme : l’ouvrage intitulé Les Farfadets de Berbiguier (1764-1842), va probablement alimenter la crédulité qu’on porte au thème de l’antisatanisme.

Mais cette littérature est difficilement acceptable pour des auteurs catholiques qui se voudraient être plus sérieux. Vers la seconde moitié du XIXème siècle, on voit apparaître des ouvrages qui prétendront être plus solidement argumentés. Ce courant commence en Allemagne avec La mystique divine, naturelle et diabolique (1854-1855 pour l’édition française) de Johann Joseph von Görres (1776-1848), et, le succès aidant, continuera essentiellement avec les publications de Jules Eudes de Mirville (5) (1802-1873), Albert Duroy de Bruignac (6) , Gougenot des Mousseaux (7) (1805-1876) et Joseph Bizouard (8) (1797-1870). On y soupçonne tour à tour les faiseurs de prodiges, les ventriloques, les tenants du mesmérisme, de l’hypnotisme, et du spiritisme d’être au service de Satan ; la doctrine catholique étant mise à mal, on en vient à taxer de commerce avec le démon tous ceux qui ne s’alignent pas sur ce catholicisme « antisataniste ». Il en sera ainsi du jansénisme, des illuminés et des francs-maçons (ces derniers ont prêté le flanc par défaut à travers la figure sulfureuse de Cagliostro). Ainsi, pour Bizouard, entre autres, la Franc-maçonnerie est « satanisme pur » ; le même Bizouard va jusqu’à porter ses accusations contre les Mormons, dont il dénonce la structure hiérarchique au même titre que la Franc-maçonnerie.

Nous n’allons pas rentrer dans le détail des différents types d’arguments qui ont été avancés dans ces manifestations culturelles. Pour notre propos, retenons simplement que ce courant a été relativement retentissant dans les milieux catholiques, et qu’il offre la plupart des matériaux qui feront le succès incontestablement considérable de la deuxième phase du satanisme classique, à savoir la mystification taxilienne. Mais il faut encore souligner une remarque très judicieuse de Massimo Introvigne. Le phénomène que nous avons tenté de résumer est des plus paradoxaux. En effet, en dénonçant un satanisme partout où personne ne s’en réclame (Introvigne parle dans ce cas de « satanisme inconscient »), « on néglige […] les satanistes au sens strict, ceux qui vénèrent le diable de façon explicite et volontaire » (9). À cette curiosité s’ajoute le fait que pendant toute cette première période antisataniste, vont naître, en France, des satanistes au sens « le plus rigoureux du terme ». On pourra encore estimer paradoxal le fait que vraisemblablement, les premiers à suivre la trace des satanistes au sens propre du terme sont deux catholiques marginaux, que l’on peut considérer comme étant à mi-chemin entre satanisme inconscient et satanisme au sens strict : Eugène Vintras (1807-1875) et Joseph-Antoine Boullan (1824-1893).

C’est dans le contexte « apocalyptique » évoqué précédemment qu’il faut resituer leur cas. À l’atmosphère pseudo-prophétique relatant l’arrivée de l’Antéchrist et du « Grand Monarque », il faut ajouter les phénomènes d’apparitions et de communications révélées (comme la célèbre apparition de la Vierge à La Salette, en 1856). Ainsi, l’archange Saint-Michel serait apparu à Eugène Vintras en 1839, près de Caen, et continuera de lui faire des révélations par la suite. Ceci amène Vintras à fonder l’« Œuvre de la Miséricorde », connue aussi sous le nom de « Carmel ». Vintras enseignait à ses disciples qu’ils étaient des anges venus s’incarner pour la bataille finale. Or, s’ils étaient des réincarnations d’anges, il devait y avoir fatalement, parmi les humains, des démons incarnés dans le même objectif ; d’où l’impératif de lutter contre les satanistes. Cette lutte se faisait notamment grâce à des hosties miraculeuses (supercherie dont « le prophète de Tilly » était l’auteur), ce qui valut à Vintras d’être momentanément incarcéré.

Pendant cette période d’incarcération provisoire, le mouvement fondé par Vintras va connaître des déviations. Un des prêtres, Maréchal, va enseigner que, pour des anges comme eux, même le péché devait être considéré comme bon, incitant ainsi les disciples à des actes purement sexuels. D’après Introvigne, Vintras fut rigoureusement outré par ces perversions. Il exclut et condamna Maréchal.

L’intérêt de Vintras pour notre sujet, c’est la documentation qu’il a réunie sur les satanistes de son temps, en particulier sur leurs activités (elle servira d’ailleurs à Boullan, Jules Bois et Huysmans pour leurs enquêtes). Elle contient essentiellement des témoignages de « messes noires », ou d’autres cérémonies dans des chapelles ornées de signes païens voire blasphématoires (Christ à oreilles d’âne, statues de Vénus, scènes d’obscénité…). Vintras croyait en la dangerosité effective de ces activités, ce qui justifia des pratiques rituelles pour agir à distance contre les satanistes. Bien que tout cela ait donné lieu à des récits difficilement crédibles, il faut retenir une des conclusions qu’en tire Introvigne : « D’un certain point de vue, Vintras et les vrais satanistes partageaient la même subculture, et ses informations […] étaient souvent de première main. » (10). On comprend dès lors la condamnation de Vintras par le pape Pie IX dans son bref du 19 février 1851.

Mais c’est avec l’abbé Boullan que l’on va connaître des épisodes beaucoup plus en rapport avec notre sujet. En 1859, celui-ci va fonder avec une jeune religieuse belge, Adèle Chevalier, une « Œuvre de la Réparation » (en écho à l’œuvre de Vintras). Boullan a cultivé de manière croissante une véritable passion pour les apparitions et les prophéties à teinte apocalyptique. Adèle Chevalier quant à elle, avait des difficultés avec sa hiérarchie du fait de certaines révélations qu’elle recevait.

Dans le cadre de l’« Œuvre de la Réparation », le Démon est accusé d’être à l’initiative de toutes les maladies, que seuls les disciples de Boullan peuvent faire cesser, et ce par des pratiques beaucoup plus discutables que les apparitions d’hosties chez Vintras, à savoir des dépravations sexuelles poussées parfois à l’extrême. En 1860, Adèle Chevalier est enceinte, fort probablement de Boullan. Celui-ci assassine l’enfant, prétextant qu’il est le fruit d’un incubat. Ces pratiques, ainsi que d’autres escroqueries vont être freinées par l’intervention des autorités, tant civiles que religieuses. Boullan est suspendu en 1861 par l’évêque de Versailles, et est condamné avec Adèle Chevalier à une peine de trois ans de prison.

Très affecté par le jugement de ses supérieurs spirituels, Boullan se repent. Après son incarcération, il va à Rome se confesser, et retrouve ses fonctions en 1868. Revenu en France, il continue de se passionner pour les apparitions et les visionnaires. Il contacte Vintras en 1875 et s’autoproclame son disciple, ce qui lui vaudra d’être à nouveau suspendu par sa hiérarchie puis excommunié. Son seul but sera désormais d’être le successeur de Vintras décédé dans la même année. En 1876, il s’installe à Lyon, région principale du vintrasisme, où il ne parvient que partiellement à convaincre les disciples de Vintras.

Il commence alors à enseigner à ses fidèles le rite des « unions de vie » (11) et établit des contacts avec les milieux occultistes parisiens et lyonnais. Ces fréquentations vont attirer l’attention d’occultistes connus : Stanislas de Guaïta (12) (1861-1897), Papus (13) (1865-1917), Joséphin Péladan (14) (1859-1918) entre autres. Oswald Wirth (1860-1943), secrétaire de Guaïta, infiltre le mouvement de Boullan et témoigne des déviations sexuelles et de la conviction de leur rôle salvateur, le tout mêlé à des pratiques qui ont tout de l’art de la sorcellerie. Mais Boullan s’aperçoit qu’il n’est pas pris au sérieux et s’éloigne de Wirth, qui organise avec ses amis, en 1886 un « tribunal initiatique », et condamne Boullan comme « sorcier et fauteur d’une secte immonde ».

C’est le début de ce qu’on appelle la « guerre magique » ou « guerre des mages ». Si l’initiative des amis de Guaïta est plutôt moqueuse, Boullan lui la reçoit comme une condamnation à mort qui se déroulera grâce à l’activité occulte de ses ennemis. Et bien qu’aucun fait historique ne puisse nous permettre d’abonder dans le sens de Boullan, il ne fut pas le seul être victime de cette persuasion. Le journaliste Jules Bois (1868-1943) et le célèbre romancier Joris-Karl Huysmans (1848-1907) sont en relation avec Boullan lors de cette querelle, et lorsque l’abbé meurt subitement au tout début de l’année 1893, tous deux sont persuadés que cet événement est le résultat des activités du cercle de Guaïta.

Jules Bois est né en 1868 à Marseille. Au moment où la « guerre magique » commence, en 1886, il n’a que dix-huit ans, et milite pour l’Action française. En 1890, il publie une étude symbolique sur Satan et commence à manifester un intérêt certain pour l’ésotérisme : il participe à la revue L’Etoile de 1890 à 1892, fréquente le Paris occultiste de son temps et les cercles d’ésotéristes catholiques. C’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec Huysmans, qu’il enquête sur le satanisme et qu’il est en contact avec l’abbé Boullan (qui est en relation avec Huysmans depuis 1890). Dans le milieu de l’ésotérisme catholique que Jules Bois côtoie, la figure la plus en vue est le « Sâr » Joséphin Péladan. De 1893 à 1895, Bois lance une revue, Le cœur, dans laquelle, en s’entourant de catholiques qui n’apprécient guère le « Sâr », il veut discréditer Péladan. Il y a donc, peut-être, dans l’intervention de Jules Bois dans la « guerre des mages », des raisons issues de cette relation conflictuelle avec Péladan, et non pas seulement la conviction que Boullan était mort sous le coup des sortilèges de la bande à Guaïta.

Si Boullan affirme mener, depuis 1887, une lutte « magique » sans merci avec l’aide d’une de ses disciples (Julie Thibault, que l’on retrouvera plus loin au sujet de Huysmans), la condamnation prononcée par le tribunal initiatique de Guaïta ne consiste, concrètement, que dans le fait de publier des correspondances concernant les activités de l’abbé excommunié. Guaïta s’exécute en 1891, dans le troisième tome de son Essai sur les sciences maudites. L’année suivante, c’est au tour de Joséphin Péladan, dans Comment on devient mage-Ethique avec un portrait pittoresque, puis de Albert de Rochas (L’envoûtement) en 1893, qui fait passer Boullan pour un névropathe. L’abbé meurt en janvier 1893. Cette mort soudaine semble déclencher les réactions de Jules Bois et de Huysmans, qui accusent tous deux les ennemis de Boullan de pratiques d’envoûtement (respectivement le 9 janvier dans le Gil Blas et le 10 janvier dans Le Figaro). Trois jours plus tard, Stanislas de Guaïta provoque les deux écrivains en duel, avec Victor-Émile Michelet et Maurice Barrès comme témoins. Huysmans est quitte par l’intermédiaire de ses témoins, Jules Bois s’en sort avec une blessure sans gravité (15).*

Si la « guerre des mages » semble ne pas aller plus loin, elle représente un épisode important de l’histoire du satanisme classique, et les connections qui relient les différentes figures ont des échos directs avec les enquêtes de Jules Bois et de Huysmans. Huysmans avait des contacts avec le cercle de Guaïta depuis 1884 ; c’est pendant ces fréquentations, semble-t-il, qu’il fait la connaissance de son ami Jules Bois. En 1889, Remy de Gourmont lui présente Berthe Courrière, qui l’introduit dans un milieu catholique souterrain, où certains de ceux qui chassent le diable par des exorcismes finiraient par basculer vers un culte du démon et la pratique de cérémonies comme la messe noire. Berthe Courrière est mêlée en 1890 à une affaire sinistre : entretenant des relations ambigües avec le chanoine belge Van Haecke, à Bruges, elle se retrouve internée en hôpital psychiatrique puis se sent persécutée, « retenue » par le chanoine. La même année, Huysmans commence à se lancer dans son roman sur le satanisme, Là-bas. Il essaye d’entrer alors en contact avec l’abbé Boullan, d’abord par l’intermédiaire de Paul Broca, qui finit par refuser. C’est Stanislas de Guaïta qui va lui indiquer les coordonnées de Boullan. La correspondance de Boullan et de Huysmans est contemporaine de la rédaction de Là-bas. Boullan y communique de nombreux documents (dont une partie de ceux de Vintras) relatifs au satanisme, et il y évoque également la « guerre astrale » qui l’oppose au cercle de Guaïta. Huysmans apprend les mésaventures de Berthe Courrière en octobre 1890 et en informe l’abbé, qui lui confirme après examen du récit que la dame a été victime de « magie noire ».

On ne peut pas attester, historiquement parlant, les accusations de satanisme qui sont dirigées contre Van Haecke. À cette période, Huysmans ne sait pas encore quelles sont les activités effectives de Boullan, bien qu’ayant été informé par Roca et Wirth, et semble être convaincu que Van Haecke était un « sataniste » au sens fort du terme. Bien qu’il y ait une documentation importante en Belgique disculpant Van Haecke, le fait qu’elle impute l’erreur de cette accusation à Boullan la rend douteuse, dans la mesure où, comme le précise à plusieurs reprises Introvigne, c’est Huysmans qui informe Boullan de ce cas. Et l’écrivain, dans sa conviction, veut faire cesser les activités de Van Haecke. Il recueille dans ce sens des témoignages qu’il compile dans un dossier et qu’il remet aux ecclésiastes belges de l’époque. Mais celui-ci sera détruit afin de sauver l’honneur du clergé belge. Cela dit, Louis Massignon, le légataire universel des papiers de Huysmans, affirmait il y a peu qu’il existait encore des documents permettant d’affirmer que Van Haecke était un authentique sataniste.

Huysmans, bien qu’il se considère converti au catholicisme dès 1892, continue de fréquenter Boullan, notamment afin de se protéger « magiquement » des satanistes mécontents de la publication et du succès de Là-bas. Après la mort de l’abbé, Huysmans se rend à Lyon afin de consulter les documents de Boullan, durant l’été 1894. Il découvre alors que les mises en garde de Wirth étaient fondées, et considère désormais l’abbé comme un sataniste « inconscient », par distinction avec le satanisme dont il accuse toujours le chanoine Van Haecke. Ces derniers éléments ne le détournent pas pour autant de son intérêt pour les pratiques de l’occultisme. Après la mort de Boullan, la voyante de ce dernier, Julie Thibault, s’installe d’abord chez un autre disciple, puis chez Huysmans. Pendant trois années environ, tous deux célèbreront des cérémonies inspirées de celles de Vintras et Boullan, dans le domicile même de Huysmans, jusqu’à ce qu’il la déconsidère. Ils se séparent en 1899 et décèdent tous deux à quelques mois d’intervalle en 1907.

Huysmans était avant tout un écrivain. Son succès littéraire lui est contemporain. Emile Zola a même affirmé que Huysmans était un de ses disciples les plus prometteurs. Nous sommes néanmoins en droit de considérer que bien qu’il ne fût pas sataniste, il fut mi-acteur dans le tableau qu’il nous présente dans Là-bas. C’est à fort juste titre que Massimo Introvigne considère Là-bas non pas en tant que simple roman, mais comme « document sur le satanisme ». Introvigne distingue les sources de Huysmans en quatre catégories : 1) les archives de la police concernant tout ce qui pouvait se rattacher à des cas de satanisme ; 2) les archives de Vintras et de Boullan, consultées à Lyon avant la rédaction finale de Là-bas ; 3) les documents issus des enquêtes de Jules Bois ; 4) ses différents contacts dans le monde sous-terrain de l’occultisme, en particulier Berthe Courrière. Il serait donc quelque peu réducteur de ne voir en Là-bas qu’une fiction ; nous pouvons, sans trop nous tromper, le considérer comme un document qui, sous la forme d’une fiction, nous donne une esquisse de ce que devait être le « vrai » satanisme. C’est ce que conclut Introvigne des péripéties que nous avons rapportées ici : « il y a des indices, des documents incomplets, des pistes qui s’interrompent mais qui peuvent être reprises, des lettres, des témoignages : tout cela nous permet de dire quelque chose d’un monde qui demeure clandestin et obscur. C’est cette obscurité même qui nous laisse penser que nous sommes alors, pour de bon, en présence de satanistes. Inversement, quand après la publication de Là-bas, d’autres auteurs prétendront décrire la hiérarchie des satanistes de façon complète, claire et linéaire, quand ils prétendront fournir des noms, des circonstances et des adresses, on pourra dès le début, se dire qu’il ne s’agit pas de témoins authentiques, mais de faussaires et d’affabulateurs » (16).

Pour notre étude sur le « luciférisme », ce détour historique était nécessaire. Car même si des mouvements ont été soupçonnés de vouer un culte à Lucifer bien avant la vague d’antisatanisme qui fait suite à la première phase que nous avons tenté de résumer, il nous a semblé, historiquement parlant, que l’on ne pouvait pas remonter au-delà des enquêtes de Jules Bois et de Huysmans. Nous n’avons pas encore trouvé le moindre élément sérieux qui pourrait accréditer les dénonciations antérieures à cette première phase. Les accusations de « luciférisme » et/ou de « satanisme » semblent souvent relever de la stratégie pour discréditer des pensées autres que celles de l’Église. Bien entendu, il y a des éléments qui, la confusion aidant, ont amené certaines polémiques. Mais pour notre part, cela ne relève pas directement de l’histoire du satanisme au sens propre du terme.

D’après Massimo Introvigne, Jules Bois et Huysmans savent qu’il y a des satanistes pour en avoir été spectateurs. « Mieux, ils savent qu’il existe deux types de sectaires : les ‘‘lucifériens’’, qui croient que le démon est bon […] ; et ceux qu’il [Huysmans] appelle les ‘‘sataniques’’, en usant de l’adjectif comme d’un substantif. […] ‘‘Ils savent parfaitement que Lucifer, que Satan, est l’Archange proscrit, le grand Tenancier du Mal ; et c’est en connaissance de cause qu’ils pactisent avec lui et qu’ils l’adorent’’ ». Cela dit, d’autres précisions fournies par Introvigne nous invitent à émettre des réserves sur ce point. De fait, concernant l’ouvrage Les Petites Religions de Paris (1894), Introvigne nous informe que Jules Bois consacre un chapitre aux « lucifériens ». Mais il y « publie des documents qu’il affirme ‘‘avoir reçus du Dr Bataille’’ […]. Bois exprime quelques doutes sur Bataille, mais en substance le prend encore – et trop – au sérieux ». Dans Le Monde Invisible (1902), sa crédibilité vis-à-vis de Bataille s’estompe, et Bois « affirme qu’il existe bel et bien […] des « lucifériens » dans le Paris de 1902 » [17].

Il serait intéressant de pouvoir déterminer en quelle année précisément Jules Bois a reçu du « Dr Bataille » sa documentation sur le luciférisme. En effet, Bataille est l’auteur de l’ouvrage qui déclenchera la phase d’antisatanisme (1891-1897), intitulé Le Diable au XIXe siècle, ou les mystères du spiritisme, la franc-maçonnerie luciférienne, révélations complètes sur le Palladisme, la théurgie, la goétie, et tout le satanisme moderne, magnétisme occulte, pseudo-spirites et vocates procédants, les médiums lucifériens, la Cabale fin-de-siècle, magie de la Rose-Croix, les possessions à l’état, les précurseurs de l’Anté-Christ. Récit d’un témoin. Cette phase, du fait des accusations portées (à tort) contre l’ensemble des sociétés initiatiques, alimentera considérablement la notoriété de Lucifer et de ses adeptes (auto-proclamés ou dénoncés comme tels). De 1894 à 1896, le « Dr Bataille » publiera un complément au Diable, et atteindra ainsi presque cinq mille pages. Et de l’avis de Massimo Introvigne, « on a rarement tenté d’enquêter sur les sources du Diable au XIXe siècle ; pourtant pareille enquête est cruciale pour toute l’affaire ».

Sous couvert d’antisatanisme, le mystificateur Léo Taxil (1854-1907) fait preuve en fait d’un génie redoutable au service d’un antimaçonnisme virulent, malheureusement efficace, et ce malgré des accusations manifestement aussi délirantes les unes que les autres. Les sociétés initiatiques, et surtout les sociétés maçonniques, sont accusées de ne consister, sous la direction d’un ordre supérieur à tous les autres, le Palladium, qu’en un culte à Lucifer, ayant pour but d’anéantir toutes les institutions catholiques et de remettre le monde aux mains du célèbre ange déchu. Il est important de noter que les maçons autant que les catholiques ont mordu à l’hameçon de Taxil. On peut encore apprendre que, dans le cadre des affabulations taxiliennes, Lucifer envoie même ses suppôts au sein même de la hiérarchie ecclésiastique. Si Introvigne retrace très brillamment le déroulement complexe de cette affaire, elle ne rentre pas directement dans le cadre de notre propos. De l’avis du sociologue, « l’affaire Taxil, en réalité, ne nous apprend pas grand-chose sur les vrais satanistes : de ce point de vue, Huysmans et Bois, précisément crédibles parce qu’ils sont fragmentaires et ambigus, nous en disent bien plus » [18].

Si l’on peut s’accorder à dire qu’il y a eu effectivement des « lucifériens » (adeptes, donc, du luciférisme) dans le Paris occultiste de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, c’est éventuellement à cette sphère que l’on peut rattacher l’ouvrage intitulé Henri Louatron-À la Messe Noire, ou le Luciférisme existe [19]. On y relate l’histoire d’une réunion tenue à Paris pendant laquelle Lucifer apparaît « en chair et en os », et soutient un discours des plus représentatifs d’un anticléricalisme politique propre à cette époque. L’ironie de l’histoire voudra que quelques années plus tard, suite à l’assassinat de François-Ferdinand, l’Europe sera mise à feu et à sang. Et, a priori, on ne retrouvera pas, en France, de « luciférisme » avant les années trente.

Bien que nous n’accordons aucun crédit aux accusations de satanisme et/ou de luciférisme qui ont été lancées contre les sociétés maçonniques et initiatiques, il nous faut quand même mentionner la perspective de René Guénon (1886-1951) sur le satanisme. Tout comme Huysmans et Jules Bois, il est convaincu que des satanistes existaient réellement à l’époque de l’affaire Taxil, et il considère également qu’il faut distinguer ces derniers des « lucifériens ». Au sujet de la célèbre mystification, Guénon se demande si on n’aurait pas, « en imputant à la Maçonnerie ce qui se trouve réellement ailleurs, eu précisément pour but de détourner l’attention et d’égarer les recherches ». « S’il en est ainsi, qui peut avoir inspiré Taxil et ses collaborateurs connus, sinon des agents plus ou moins directs de cette ‘‘contre-initiation’’ dont relèvent toutes ces choses ténébreuses ? ». Pour Guénon, certes, les maçons « rationalistes » faisaient ce jeu de la ‘‘contre-initiation’’, mais ils n’avaient rien à voir avec le satanisme.

Cette perspective de Guénon est d’autant plus intéressante qu’à son époque même, il y a eu un écho de la mystification taxilienne avec la publication, en 1929, de L’Elue du Dragon, qui rapporte les aventures d’une jeune femme « destinée » au « Dragon », c’est-à-dire au Diable. Ici, ce sont des maçons comme Garfield [20] qui seront au devant de la scène, ainsi qu’une certaine Clotilde Bersonne, l’Elue. Nous n’allons pas, là non plus, entrer dans le détail de cette « histoire ». Introvigne explique que « les aventures de l’Elue du Dragon ne sont qu’un roman, totalement privé de bases historiques ». Au début, Guénon semble avoir pris la teneur de cet ouvrage avec les mêmes distances qu’il a eues vis-à-vis de la littérature taxilienne et associée. Toutefois, sa correspondance avec Olivier de Frémond entre octobre 1930 et août 1933, même si elle ne permet aucune affirmation, offre des éléments de réflexion concernant un certain degré de crédibilité que l’on peut déceler dans les différents échanges (tant de la part de Guénon que d’Olivier de Frémond) [21].

Dans la mesure où Guénon a été plus ou moins mêlé aux polémiques relatives à la démystification de l’affaire Taxil (par sa collaboration avec Mgr Jouin, fondateur de la RISS [1912] et d’une « élite » antimaçonnique connue sous le nom de Ligue Franc Catholique [1913]) et qu’il avait une sorte d’intérêt commun avec certaines hautes sphères du catholicisme (à savoir la lutte contre les ‘‘contre initiés’’), nous invitons à considérer ce qui nous en vient avec une certaine prudence. Guénon participera, volontairement ou non, aux suspicions que la pensée catholique a eu l’occasion d’exprimer à l’égard du spiritisme et du Mormonisme. La position de Guénon sur le satanisme semble se trouver entièrement dans son ouvrage L’Erreur Spirite.

Ainsi, pour le célèbre ésotériste, les satanistes en tant qu’adorateurs explicites du Diable sont des satanistes « conscients », et sont peu nombreux. Il faut les différencier de la faune de sorciers et de mages, qui ne sont pas nécessairement des adorateurs du démon. Les « lucifériens », eux, seraient ceux qui vouent un culte à Lucifer, non pas en tant que Diable, mais en tant que « porteur de lumière » et guide d’une humanité souhaitant s’affranchir de la toute-puissance divine. Pour Guénon, ils sont des « satanistes de fait […] mais ce ne sont que des satanistes inconscients […] puisqu’ils se méprennent sur la nature de l’entité à qui ils adressent leur culte ».

Selon Guénon, tout discours déformant l’idée de Divinité dans son sens traditionnel peut porter l’étiquette « satanique » au sens de satanisme inconscient. Ceci ne va pas sans poser de problème. L’idée d’un « Dieu qui évolue » que l’on retrouve chez Spinoza ou chez Hegel participe au satanisme inconscient. De même celle d’un Dieu limité, que Guénon retrouve dans la pensée mormone ou encore chez William James, un des fondateurs de la psychologie des religions, dont l’ésotériste français estime qu’il place la divinité in inferis au sens littéral. Renverser l’ordre universel consiste en du satanisme à proprement parler, mais c’est un satanisme qui n’est pas conscient de sa nature.

Satanisme conscient et inconscient ont pour lieu commun le renversement de l’ordre moral, des symboles, et la pratique de cultes « à rebours » [22]. Les différences naissent selon les cas où le renversement se fait de manière intentionnelle ou non intentionnelle ; c’est ce dernier critère qui marque, pour Guénon, la nuance entre satanisme conscient et satanisme inconscient. Par exemple, pour les représentants du vintrasisme, Vintras, même s’il participe à une mystique diabolique forte, est à classer comme sataniste inconscient. Toutefois, selon Guénon, cette réserve est moins assurée pour Boullan et Joanny Bricaud [23]. Sans aller jusqu’à les montrer du doigt comme satanistes au sens fort, Guénon semble les considérer comme des animateurs très influents et très néfastes de la sphère des ‘‘contre-initiés’’.

Cette perspective que Guénon pouvait avoir tant sur les événements qui jouxtent l’histoire du satanisme que sur le phénomène « sataniste » en tant que tel a cet inconvénient de laisser un éventail trop large à tout possible. Par ailleurs, elle ne nous apprend pas plus sur le satanisme et les lucifériens que ce qui en a été exposé jusqu’ici.




Dernière édition par Arlito le Sam 13 Oct - 09:48 (2018); édité 3 fois
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MessagePosté le: Ven 17 Déc - 01:36 (2010)    Sujet du message: Publicité

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Arlito
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MessagePosté le: Mer 10 Aoû - 08:13 (2011)    Sujet du message: Les lucifériens dans le monde francophone (XXème siècle-XXIème siècle) Répondre en citant

Les lucifériens dans le monde francophone

(XXème siècle-XXIème siècle)




La contribution que nous présentons est le résultat de recherches effectuées depuis juin 2002 sur le satanisme contemporain en France. Dans une étude des plus poussées sur le satanisme en général, l’Enquête sur le Satanisme de Massimo Introvigne (1), on ne trouvera pour ainsi dire aucune information considérable sur la scène « sataniste » contemporaine en France et dans le monde francophone. Ceci se justifie dans la mesure où Introvigne définit la majeure partie du satanisme contemporain comme relevant du courant initié par la fondation de l’Église de Satan d’Anton Lavey, en 1966 à San Francisco. L’étude d’Introvigne, dans son ensemble, aborde les dimensions historique et sociologique du satanisme, défini comme « l’adoration ou la vénération, de la part de groupes organisés sous la forme de mouvements, à travers des pratiques répétées de type cultuel ou liturgique, du personnage appelé dans la Bible, Satan ou le diable » (2). Une distinction entre « luciférisme » et « satanisme » étant évoquée (aussi bien dans l’Enquête sur le satanisme que dans les milieux actuels de la culture « sataniste » francophone), nous avons concentré nos recherches sur les « lucifériens ». Cette distinction semble remonter à la première phase du « satanisme classique » (3), savamment étudié dans l’Enquête d’Introvigne. Nous allons donc d’abord tenter ici de restituer en détail la trame de cette première phase, afin d’obtenir une esquisse du contexte dans lequel on voit apparaître les premières associations de « lucifériens ». Nous présenterons ensuite ce que nous appellerons ici le luciférisme contemporain, par distinction avec la période dite classique. Toutefois, cette présentation sera lacunaire et peu assurée. D’une part, les rares ouvrages que nous avons pu consulter sur le sujet sont discutables tant sur le contenu des informations que sur les analyses exprimées. D’autre part, ces recherches nous ont amenés entre autres à nous investir sur un terrain communicationnel très fourni sur ce sujet, à savoir Internet, et à être ainsi en contact avec des représentants et des responsables de mouvements actuellement en activité. Les détails historiques concernant la première phase du satanisme classique nous permettent de nous faire une idée de l’impact que certaines croyances peuvent avoir sur les événements historiques de la période concernée ; la partie relative au luciférisme contemporain voudrait quant à elle signaler l’importance relative du luciférisme dans la deuxième moitié du XXème siècle et, tant que faire se peut, éclaircir les origines d’une partie du monde luciférien actuellement en activité. La conviction de la réalité des activités occultes partagées par les satanistes et les antisatanistes de la période classique est également présente dans le cas du luciférisme contemporain (on retrouvera cette démarche qui consiste à accuser une ou plusieurs personnes de s’adonner à des « attaques magiques »). Cela dit en raison des liens que nous évoquerons entre certains groupes lucifériens des années soixante-dix et des idéologies extrémistes, nous invitons tout spécialiste qui le souhaite à nous faire part de son avis ; si cette proximité ne semble plus être de mise chez les lucifériens d’aujourd’hui qui ne se cachent pas, elle l’est toujours chez certains groupes actuellement actifs dans les sphères politique et sub-occultiste. Sur ce dernier point, les vérifications qui s’imposent n’étant pas encore totalement abouties, nous n’en donnerons aucun élément que nous ne saurions solidement argumenter en cas d’objection.

***

En sonnant la fin de l’Ancien Régime, la Révolution française a également, pour une partie de l’opinion, sonné la fin de l’hégémonie de l’Eglise sur l’ensemble de la société française. Certains vont donner un sens symbolique à cet événement, et vont l’interpréter comme étant le fruit des activités de Satan contre l’Eglise. Massimo Introvigne précise qu’il faut cependant distinguer entre ceux qui voyaient, dans une perspective que l’on pourrait qualifier d’« historico-théologique », la Révolution française comme le résultat de l’œuvre du diable, et ceux qui la voyait comme étant le projet abouti d’une vaste assemblée de satanistes. Cette dernière idée, partagée par de nombreux catholiques, aura plus tard un succès retentissant. La thèse du complot sataniste devient, pour bon nombre d’exaltés qui sont sous le coup du « choc » révolutionnaire, la seule explication possible qui permette de comprendre la situation.

Ainsi, Jean-Baptiste Fiard (1736-1818), ancien collaborateur au Journal Ecclésiastique, publie en 1791 une compilation anonyme de ses articles sur le satanisme et l’illuminisme (4) qui sera rééditée à deux reprises. Il expose ses opinions de façon plus ciblée dans La France trompée par les magiciens et les démonolâtres du XVIIIème siècle, fait démontré par les faits (1803). Les voyants et alchimistes y doivent leur art aux forces démoniaques ; il faut encore leur ajouter, parmi les courtisans de Louis XVI, les « illuminés », les jacobins ou encore les francs-maçons pour avoir une idée de la nature du complot dénoncé. Dénonciation qui va prendre rapidement une teinte pseudo-prophétique et apocalyptique. Fiard semble être une des premières impulsions culturelles d’importance interprétant les faits d’alors comme annonçant l’avènement de l’Antéchrist. Ces « prophéties » ne se réalisant pas selon les termes fixés par Fiard, un prêtre d’Allemagne venu en France, Jean Wendel Wurtz (1760-1826), maintiendra cette lignée en repoussant la date du règne de l’Antéchrist. À cette impulsion vient s’ajouter une œuvre littéraire qui pourrait relever de la pathologie, bien que présentant des éléments de réflexions dignes d’un intérêt certain pour les passionnés de l’occultisme : l’ouvrage intitulé Les Farfadets de Berbiguier (1764-1842), va probablement alimenter la crédulité qu’on porte au thème de l’antisatanisme.

Mais cette littérature est difficilement acceptable pour des auteurs catholiques qui se voudraient être plus sérieux. Vers la seconde moitié du XIXème siècle, on voit apparaître des ouvrages qui prétendront être plus solidement argumentés. Ce courant commence en Allemagne avec La mystique divine, naturelle et diabolique (1854-1855 pour l’édition française) de Johann Joseph von Görres (1776-1848), et, le succès aidant, continuera essentiellement avec les publications de Jules Eudes de Mirville (5) (1802-1873), Albert Duroy de Bruignac (6) , Gougenot des Mousseaux (7) (1805-1876) et Joseph Bizouard (8) (1797-1870). On y soupçonne tour à tour les faiseurs de prodiges, les ventriloques, les tenants du mesmérisme, de l’hypnotisme, et du spiritisme d’être au service de Satan ; la doctrine catholique étant mise à mal, on en vient à taxer de commerce avec le démon tous ceux qui ne s’alignent pas sur ce catholicisme « antisataniste ». Il en sera ainsi du jansénisme, des illuminés et des francs-maçons (ces derniers ont prêté le flanc par défaut à travers la figure sulfureuse de Cagliostro). Ainsi, pour Bizouard, entre autres, la Franc-maçonnerie est « satanisme pur » ; le même Bizouard va jusqu’à porter ses accusations contre les Mormons, dont il dénonce la structure hiérarchique au même titre que la Franc-maçonnerie.

Nous n’allons pas rentrer dans le détail des différents types d’arguments qui ont été avancés dans ces manifestations culturelles. Pour notre propos, retenons simplement que ce courant a été relativement retentissant dans les milieux catholiques, et qu’il offre la plupart des matériaux qui feront le succès incontestablement considérable de la deuxième phase du satanisme classique, à savoir la mystification taxilienne. Mais il faut encore souligner une remarque très judicieuse de Massimo Introvigne. Le phénomène que nous avons tenté de résumer est des plus paradoxaux. En effet, en dénonçant un satanisme partout où personne ne s’en réclame (Introvigne parle dans ce cas de « satanisme inconscient »), « on néglige […] les satanistes au sens strict, ceux qui vénèrent le diable de façon explicite et volontaire » (9). À cette curiosité s’ajoute le fait que pendant toute cette première période antisataniste, vont naître, en France, des satanistes au sens « le plus rigoureux du terme ». On pourra encore estimer paradoxal le fait que vraisemblablement, les premiers à suivre la trace des satanistes au sens propre du terme sont deux catholiques marginaux, que l’on peut considérer comme étant à mi-chemin entre satanisme inconscient et satanisme au sens strict : Eugène Vintras (1807-1875) et Joseph-Antoine Boullan (1824-1893).

C’est dans le contexte « apocalyptique » évoqué précédemment qu’il faut resituer leur cas. À l’atmosphère pseudo-prophétique relatant l’arrivée de l’Antéchrist et du « Grand Monarque », il faut ajouter les phénomènes d’apparitions et de communications révélées (comme la célèbre apparition de la Vierge à La Salette, en 1856). Ainsi, l’archange Saint-Michel serait apparu à Eugène Vintras en 1839, près de Caen, et continuera de lui faire des révélations par la suite. Ceci amène Vintras à fonder l’« Œuvre de la Miséricorde », connue aussi sous le nom de « Carmel ». Vintras enseignait à ses disciples qu’ils étaient des anges venus s’incarner pour la bataille finale. Or, s’ils étaient des réincarnations d’anges, il devait y avoir fatalement, parmi les humains, des démons incarnés dans le même objectif ; d’où l’impératif de lutter contre les satanistes. Cette lutte se faisait notamment grâce à des hosties miraculeuses (supercherie dont « le prophète de Tilly » était l’auteur), ce qui valut à Vintras d’être momentanément incarcéré.

Pendant cette période d’incarcération provisoire, le mouvement fondé par Vintras va connaître des déviations. Un des prêtres, Maréchal, va enseigner que, pour des anges comme eux, même le péché devait être considéré comme bon, incitant ainsi les disciples à des actes purement sexuels. D’après Introvigne, Vintras fut rigoureusement outré par ces perversions. Il exclut et condamna Maréchal.

L’intérêt de Vintras pour notre sujet, c’est la documentation qu’il a réunie sur les satanistes de son temps, en particulier sur leurs activités (elle servira d’ailleurs à Boullan, Jules Bois et Huysmans pour leurs enquêtes). Elle contient essentiellement des témoignages de « messes noires », ou d’autres cérémonies dans des chapelles ornées de signes païens voire blasphématoires (Christ à oreilles d’âne, statues de Vénus, scènes d’obscénité…). Vintras croyait en la dangerosité effective de ces activités, ce qui justifia des pratiques rituelles pour agir à distance contre les satanistes. Bien que tout cela ait donné lieu à des récits difficilement crédibles, il faut retenir une des conclusions qu’en tire Introvigne : « D’un certain point de vue, Vintras et les vrais satanistes partageaient la même subculture, et ses informations […] étaient souvent de première main. » (10). On comprend dès lors la condamnation de Vintras par le pape Pie IX dans son bref du 19 février 1851.*

Mais c’est avec l’abbé Boullan que l’on va connaître des épisodes beaucoup plus en rapport avec notre sujet. En 1859, celui-ci va fonder avec une jeune religieuse belge, Adèle Chevalier, une « Œuvre de la Réparation » (en écho à l’œuvre de Vintras). Boullan a cultivé de manière croissante une véritable passion pour les apparitions et les prophéties à teinte apocalyptique. Adèle Chevalier quant à elle, avait des difficultés avec sa hiérarchie du fait de certaines révélations qu’elle recevait.

Dans le cadre de l’« Œuvre de la Réparation », le Démon est accusé d’être à l’initiative de toutes les maladies, que seuls les disciples de Boullan peuvent faire cesser, et ce par des pratiques beaucoup plus discutables que les apparitions d’hosties chez Vintras, à savoir des dépravations sexuelles poussées parfois à l’extrême. En 1860, Adèle Chevalier est enceinte, fort probablement de Boullan. Celui-ci assassine l’enfant, prétextant qu’il est le fruit d’un incubat. Ces pratiques, ainsi que d’autres escroqueries vont être freinées par l’intervention des autorités, tant civiles que religieuses. Boullan est suspendu en 1861 par l’évêque de Versailles, et est condamné avec Adèle Chevalier à une peine de trois ans de prison.

Très affecté par le jugement de ses supérieurs spirituels, Boullan se repent. Après son incarcération, il va à Rome se confesser, et retrouve ses fonctions en 1868. Revenu en France, il continue de se passionner pour les apparitions et les visionnaires. Il contacte Vintras en 1875 et s’autoproclame son disciple, ce qui lui vaudra d’être à nouveau suspendu par sa hiérarchie puis excommunié. Son seul but sera désormais d’être le successeur de Vintras décédé dans la même année. En 1876, il s’installe à Lyon, région principale du vintrasisme, où il ne parvient que partiellement à convaincre les disciples de Vintras.

Il commence alors à enseigner à ses fidèles le rite des « unions de vie » (11) et établit des contacts avec les milieux occultistes parisiens et lyonnais. Ces fréquentations vont attirer l’attention d’occultistes connus : Stanislas de Guaïta (12) (1861-1897), Papus (13) (1865-1917), Joséphin Péladan (14) (1859-1918) entre autres. Oswald Wirth (1860-1943), secrétaire de Guaïta, infiltre le mouvement de Boullan et témoigne des déviations sexuelles et de la conviction de leur rôle salvateur, le tout mêlé à des pratiques qui ont tout de l’art de la sorcellerie. Mais Boullan s’aperçoit qu’il n’est pas pris au sérieux et s’éloigne de Wirth, qui organise avec ses amis, en 1886 un « tribunal initiatique », et condamne Boullan comme « sorcier et fauteur d’une secte immonde ».

C’est le début de ce qu’on appelle la « guerre magique » ou « guerre des mages ». Si l’initiative des amis de Guaïta est plutôt moqueuse, Boullan lui la reçoit comme une condamnation à mort qui se déroulera grâce à l’activité occulte de ses ennemis. Et bien qu’aucun fait historique ne puisse nous permettre d’abonder dans le sens de Boullan, il ne fut pas le seul être victime de cette persuasion. Le journaliste Jules Bois (1868-1943) et le célèbre romancier Joris-Karl Huysmans (1848-1907) sont en relation avec Boullan lors de cette querelle, et lorsque l’abbé meurt subitement au tout début de l’année 1893, tous deux sont persuadés que cet événement est le résultat des activités du cercle de Guaïta.

Jules Bois est né en 1868 à Marseille. Au moment où la « guerre magique » commence, en 1886, il n’a que dix-huit ans, et milite pour l’Action française. En 1890, il publie une étude symbolique sur Satan et commence à manifester un intérêt certain pour l’ésotérisme : il participe à la revue L’Etoile de 1890 à 1892, fréquente le Paris occultiste de son temps et les cercles d’ésotéristes catholiques. C’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec Huysmans, qu’il enquête sur le satanisme et qu’il est en contact avec l’abbé Boullan (qui est en relation avec Huysmans depuis 1890). Dans le milieu de l’ésotérisme catholique que Jules Bois côtoie, la figure la plus en vue est le « Sâr » Joséphin Péladan. De 1893 à 1895, Bois lance une revue, Le cœur, dans laquelle, en s’entourant de catholiques qui n’apprécient guère le « Sâr », il veut discréditer Péladan. Il y a donc, peut-être, dans l’intervention de Jules Bois dans la « guerre des mages », des raisons issues de cette relation conflictuelle avec Péladan, et non pas seulement la conviction que Boullan était mort sous le coup des sortilèges de la bande à Guaïta.

Si Boullan affirme mener, depuis 1887, une lutte « magique » sans merci avec l’aide d’une de ses disciples (Julie Thibault, que l’on retrouvera plus loin au sujet de Huysmans), la condamnation prononcée par le tribunal initiatique de Guaïta ne consiste, concrètement, que dans le fait de publier des correspondances concernant les activités de l’abbé excommunié. Guaïta s’exécute en 1891, dans le troisième tome de son Essai sur les sciences maudites. L’année suivante, c’est au tour de Joséphin Péladan, dans Comment on devient mage-Ethique avec un portrait pittoresque, puis de Albert de Rochas (L’envoûtement) en 1893, qui fait passer Boullan pour un névropathe. L’abbé meurt en janvier 1893. Cette mort soudaine semble déclencher les réactions de Jules Bois et de Huysmans, qui accusent tous deux les ennemis de Boullan de pratiques d’envoûtement (respectivement le 9 janvier dans le Gil Blas et le 10 janvier dans Le Figaro). Trois jours plus tard, Stanislas de Guaïta provoque les deux écrivains en duel, avec Victor-Émile Michelet et Maurice Barrès comme témoins. Huysmans est quitte par l’intermédiaire de ses témoins, Jules Bois s’en sort avec une blessure sans gravité (15).*

Si la « guerre des mages » semble ne pas aller plus loin, elle représente un épisode important de l’histoire du satanisme classique, et les connections qui relient les différentes figures ont des échos directs avec les enquêtes de Jules Bois et de Huysmans. Huysmans avait des contacts avec le cercle de Guaïta depuis 1884 ; c’est pendant ces fréquentations, semble-t-il, qu’il fait la connaissance de son ami Jules Bois. En 1889, Remy de Gourmont lui présente Berthe Courrière, qui l’introduit dans un milieu catholique souterrain, où certains de ceux qui chassent le diable par des exorcismes finiraient par basculer vers un culte du démon et la pratique de cérémonies comme la messe noire. Berthe Courrière est mêlée en 1890 à une affaire sinistre : entretenant des relations ambigües avec le chanoine belge Van Haecke, à Bruges, elle se retrouve internée en hôpital psychiatrique puis se sent persécutée, « retenue » par le chanoine. La même année, Huysmans commence à se lancer dans son roman sur le satanisme, Là-bas. Il essaye d’entrer alors en contact avec l’abbé Boullan, d’abord par l’intermédiaire de Paul Broca, qui finit par refuser. C’est Stanislas de Guaïta qui va lui indiquer les coordonnées de Boullan. La correspondance de Boullan et de Huysmans est contemporaine de la rédaction de Là-bas. Boullan y communique de nombreux documents (dont une partie de ceux de Vintras) relatifs au satanisme, et il y évoque également la « guerre astrale » qui l’oppose au cercle de Guaïta. Huysmans apprend les mésaventures de Berthe Courrière en octobre 1890 et en informe l’abbé, qui lui confirme après examen du récit que la dame a été victime de « magie noire ».

On ne peut pas attester, historiquement parlant, les accusations de satanisme qui sont dirigées contre Van Haecke. À cette période, Huysmans ne sait pas encore quelles sont les activités effectives de Boullan, bien qu’ayant été informé par Roca et Wirth, et semble être convaincu que Van Haecke était un « sataniste » au sens fort du terme. Bien qu’il y ait une documentation importante en Belgique disculpant Van Haecke, le fait qu’elle impute l’erreur de cette accusation à Boullan la rend douteuse, dans la mesure où, comme le précise à plusieurs reprises Introvigne, c’est Huysmans qui informe Boullan de ce cas. Et l’écrivain, dans sa conviction, veut faire cesser les activités de Van Haecke. Il recueille dans ce sens des témoignages qu’il compile dans un dossier et qu’il remet aux ecclésiastes belges de l’époque. Mais celui-ci sera détruit afin de sauver l’honneur du clergé belge. Cela dit, Louis Massignon, le légataire universel des papiers de Huysmans, affirmait il y a peu qu’il existait encore des documents permettant d’affirmer que Van Haecke était un authentique sataniste.

Huysmans, bien qu’il se considère converti au catholicisme dès 1892, continue de fréquenter Boullan, notamment afin de se protéger « magiquement » des satanistes mécontents de la publication et du succès de Là-bas. Après la mort de l’abbé, Huysmans se rend à Lyon afin de consulter les documents de Boullan, durant l’été 1894. Il découvre alors que les mises en garde de Wirth étaient fondées, et considère désormais l’abbé comme un sataniste « inconscient », par distinction avec le satanisme dont il accuse toujours le chanoine Van Haecke. Ces derniers éléments ne le détournent pas pour autant de son intérêt pour les pratiques de l’occultisme. Après la mort de Boullan, la voyante de ce dernier, Julie Thibault, s’installe d’abord chez un autre disciple, puis chez Huysmans. Pendant trois années environ, tous deux célèbreront des cérémonies inspirées de celles de Vintras et Boullan, dans le domicile même de Huysmans, jusqu’à ce qu’il la déconsidère. Ils se séparent en 1899 et décèdent tous deux à quelques mois d’intervalle en 1907.

Huysmans était avant tout un écrivain. Son succès littéraire lui est contemporain. Emile Zola a même affirmé que Huysmans était un de ses disciples les plus prometteurs. Nous sommes néanmoins en droit de considérer que bien qu’il ne fût pas sataniste, il fut mi-acteur dans le tableau qu’il nous présente dans Là-bas. C’est à fort juste titre que Massimo Introvigne considère Là-bas non pas en tant que simple roman, mais comme « document sur le satanisme ». Introvigne distingue les sources de Huysmans en quatre catégories : 1) les archives de la police concernant tout ce qui pouvait se rattacher à des cas de satanisme ; 2) les archives de Vintras et de Boullan, consultées à Lyon avant la rédaction finale de Là-bas ; 3) les documents issus des enquêtes de Jules Bois ; 4) ses différents contacts dans le monde sous-terrain de l’occultisme, en particulier Berthe Courrière. Il serait donc quelque peu réducteur de ne voir en Là-bas qu’une fiction ; nous pouvons, sans trop nous tromper, le considérer comme un document qui, sous la forme d’une fiction, nous donne une esquisse de ce que devait être le « vrai » satanisme. C’est ce que conclut Introvigne des péripéties que nous avons rapportées ici : « il y a des indices, des documents incomplets, des pistes qui s’interrompent mais qui peuvent être reprises, des lettres, des témoignages : tout cela nous permet de dire quelque chose d’un monde qui demeure clandestin et obscur. C’est cette obscurité même qui nous laisse penser que nous sommes alors, pour de bon, en présence de satanistes. Inversement, quand après la publication de Là-bas, d’autres auteurs prétendront décrire la hiérarchie des satanistes de façon complète, claire et linéaire, quand ils prétendront fournir des noms, des circonstances et des adresses, on pourra dès le début, se dire qu’il ne s’agit pas de témoins authentiques, mais de faussaires et d’affabulateurs » [16].

Pour notre étude sur le « luciférisme », ce détour historique était nécessaire. Car même si des mouvements ont été soupçonnés de vouer un culte à Lucifer bien avant la vague d’antisatanisme qui fait suite à la première phase que nous avons tenté de résumer, il nous a semblé, historiquement parlant, que l’on ne pouvait pas remonter au-delà des enquêtes de Jules Bois et de Huysmans. Nous n’avons pas encore trouvé le moindre élément sérieux qui pourrait accréditer les dénonciations antérieures à cette première phase. Les accusations de « luciférisme » et/ou de « satanisme » semblent souvent relever de la stratégie pour discréditer des pensées autres que celles de l’Église. Bien entendu, il y a des éléments qui, la confusion aidant, ont amené certaines polémiques. Mais pour notre part, cela ne relève pas directement de l’histoire du satanisme au sens propre du terme.

D’après Massimo Introvigne, Jules Bois et Huysmans savent qu’il y a des satanistes pour en avoir été spectateurs. « Mieux, ils savent qu’il existe deux types de sectaires : les ‘‘lucifériens’’, qui croient que le démon est bon […] ; et ceux qu’il [Huysmans] appelle les ‘‘sataniques’’, en usant de l’adjectif comme d’un substantif. […] ‘‘Ils savent parfaitement que Lucifer, que Satan, est l’Archange proscrit, le grand Tenancier du Mal ; et c’est en connaissance de cause qu’ils pactisent avec lui et qu’ils l’adorent’’ ». Cela dit, d’autres précisions fournies par Introvigne nous invitent à émettre des réserves sur ce point. De fait, concernant l’ouvrage Les Petites Religions de Paris (1894), Introvigne nous informe que Jules Bois consacre un chapitre aux « lucifériens ». Mais il y « publie des documents qu’il affirme ‘‘avoir reçus du Dr Bataille’’ […]. Bois exprime quelques doutes sur Bataille, mais en substance le prend encore – et trop – au sérieux ». Dans Le Monde Invisible (1902), sa crédibilité vis-à-vis de Bataille s’estompe, et Bois « affirme qu’il existe bel et bien […] des « lucifériens » dans le Paris de 1902 » [17].

Il serait intéressant de pouvoir déterminer en quelle année précisément Jules Bois a reçu du « Dr Bataille » sa documentation sur le luciférisme. En effet, Bataille est l’auteur de l’ouvrage qui déclenchera la phase d’antisatanisme (1891-1897), intitulé Le Diable au XIXe siècle, ou les mystères du spiritisme, la franc-maçonnerie luciférienne, révélations complètes sur le Palladisme, la théurgie, la goétie, et tout le satanisme moderne, magnétisme occulte, pseudo-spirites et vocates procédants, les médiums lucifériens, la Cabale fin-de-siècle, magie de la Rose-Croix, les possessions à l’état, les précurseurs de l’Anté-Christ. Récit d’un témoin. Cette phase, du fait des accusations portées (à tort) contre l’ensemble des sociétés initiatiques, alimentera considérablement la notoriété de Lucifer et de ses adeptes (auto-proclamés ou dénoncés comme tels). De 1894 à 1896, le « Dr Bataille » publiera un complément au Diable, et atteindra ainsi presque cinq mille pages. Et de l’avis de Massimo Introvigne, « on a rarement tenté d’enquêter sur les sources du Diable au XIXe siècle ; pourtant pareille enquête est cruciale pour toute l’affaire ».

Sous couvert d’antisatanisme, le mystificateur Léo Taxil (1854-1907) fait preuve en fait d’un génie redoutable au service d’un antimaçonnisme virulent, malheureusement efficace, et ce malgré des accusations manifestement aussi délirantes les unes que les autres. Les sociétés initiatiques, et surtout les sociétés maçonniques, sont accusées de ne consister, sous la direction d’un ordre supérieur à tous les autres, le Palladium, qu’en un culte à Lucifer, ayant pour but d’anéantir toutes les institutions catholiques et de remettre le monde aux mains du célèbre ange déchu. Il est important de noter que les maçons autant que les catholiques ont mordu à l’hameçon de Taxil. On peut encore apprendre que, dans le cadre des affabulations taxiliennes, Lucifer envoie même ses suppôts au sein même de la hiérarchie ecclésiastique. Si Introvigne retrace très brillamment le déroulement complexe de cette affaire, elle ne rentre pas directement dans le cadre de notre propos. De l’avis du sociologue, « l’affaire Taxil, en réalité, ne nous apprend pas grand-chose sur les vrais satanistes : de ce point de vue, Huysmans et Bois, précisément crédibles parce qu’ils sont fragmentaires et ambigus, nous en disent bien plus » [18].

Si l’on peut s’accorder à dire qu’il y a eu effectivement des « lucifériens » (adeptes, donc, du luciférisme) dans le Paris occultiste de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, c’est éventuellement à cette sphère que l’on peut rattacher l’ouvrage intitulé Henri Louatron-À la Messe Noire, ou le Luciférisme existe [19]. On y relate l’histoire d’une réunion tenue à Paris pendant laquelle Lucifer apparaît « en chair et en os », et soutient un discours des plus représentatifs d’un anticléricalisme politique propre à cette époque. L’ironie de l’histoire voudra que quelques années plus tard, suite à l’assassinat de François-Ferdinand, l’Europe sera mise à feu et à sang. Et, a priori, on ne retrouvera pas, en France, de « luciférisme » avant les années trente.

Bien que nous n’accordons aucun crédit aux accusations de satanisme et/ou de luciférisme qui ont été lancées contre les sociétés maçonniques et initiatiques, il nous faut quand même mentionner la perspective de René Guénon (1886-1951) sur le satanisme. Tout comme Huysmans et Jules Bois, il est convaincu que des satanistes existaient réellement à l’époque de l’affaire Taxil, et il considère également qu’il faut distinguer ces derniers des « lucifériens ». Au sujet de la célèbre mystification, Guénon se demande si on n’aurait pas, « en imputant à la Maçonnerie ce qui se trouve réellement ailleurs, eu précisément pour but de détourner l’attention et d’égarer les recherches ». « S’il en est ainsi, qui peut avoir inspiré Taxil et ses collaborateurs connus, sinon des agents plus ou moins directs de cette ‘‘contre-initiation’’ dont relèvent toutes ces choses ténébreuses ? ». Pour Guénon, certes, les maçons « rationalistes » faisaient ce jeu de la ‘‘contre-initiation’’, mais ils n’avaient rien à voir avec le satanisme.

Cette perspective de Guénon est d’autant plus intéressante qu’à son époque même, il y a eu un écho de la mystification taxilienne avec la publication, en 1929, de L’Elue du Dragon, qui rapporte les aventures d’une jeune femme « destinée » au « Dragon », c’est-à-dire au Diable. Ici, ce sont des maçons comme Garfield [20] qui seront au devant de la scène, ainsi qu’une certaine Clotilde Bersonne, l’Elue. Nous n’allons pas, là non plus, entrer dans le détail de cette « histoire ». Introvigne explique que « les aventures de l’Elue du Dragon ne sont qu’un roman, totalement privé de bases historiques ». Au début, Guénon semble avoir pris la teneur de cet ouvrage avec les mêmes distances qu’il a eues vis-à-vis de la littérature taxilienne et associée. Toutefois, sa correspondance avec Olivier de Frémond entre octobre 1930 et août 1933, même si elle ne permet aucune affirmation, offre des éléments de réflexion concernant un certain degré de crédibilité que l’on peut déceler dans les différents échanges (tant de la part de Guénon que d’Olivier de Frémond) [21].

Dans la mesure où Guénon a été plus ou moins mêlé aux polémiques relatives à la démystification de l’affaire Taxil (par sa collaboration avec Mgr Jouin, fondateur de la RISS [1912] et d’une « élite » antimaçonnique connue sous le nom de Ligue Franc Catholique [1913]) et qu’il avait une sorte d’intérêt commun avec certaines hautes sphères du catholicisme (à savoir la lutte contre les ‘‘contre initiés’’), nous invitons à considérer ce qui nous en vient avec une certaine prudence. Guénon participera, volontairement ou non, aux suspicions que la pensée catholique a eu l’occasion d’exprimer à l’égard du spiritisme et du Mormonisme. La position de Guénon sur le satanisme semble se trouver entièrement dans son ouvrage L’Erreur Spirite.

Ainsi, pour le célèbre ésotériste, les satanistes en tant qu’adorateurs explicites du Diable sont des satanistes « conscients », et sont peu nombreux. Il faut les différencier de la faune de sorciers et de mages, qui ne sont pas nécessairement des adorateurs du démon. Les « lucifériens », eux, seraient ceux qui vouent un culte à Lucifer, non pas en tant que Diable, mais en tant que « porteur de lumière » et guide d’une humanité souhaitant s’affranchir de la toute-puissance divine. Pour Guénon, ils sont des « satanistes de fait […] mais ce ne sont que des satanistes inconscients […] puisqu’ils se méprennent sur la nature de l’entité à qui ils adressent leur culte ».

Selon Guénon, tout discours déformant l’idée de Divinité dans son sens traditionnel peut porter l’étiquette « satanique » au sens de satanisme inconscient. Ceci ne va pas sans poser de problème. L’idée d’un « Dieu qui évolue » que l’on retrouve chez Spinoza ou chez Hegel participe au satanisme inconscient. De même celle d’un Dieu limité, que Guénon retrouve dans la pensée mormone ou encore chez William James, un des fondateurs de la psychologie des religions, dont l’ésotériste français estime qu’il place la divinité in inferis au sens littéral. Renverser l’ordre universel consiste en du satanisme à proprement parler, mais c’est un satanisme qui n’est pas conscient de sa nature.

Satanisme conscient et inconscient ont pour lieu commun le renversement de l’ordre moral, des symboles, et la pratique de cultes « à rebours » [22]. Les différences naissent selon les cas où le renversement se fait de manière intentionnelle ou non intentionnelle ; c’est ce dernier critère qui marque, pour Guénon, la nuance entre satanisme conscient et satanisme inconscient. Par exemple, pour les représentants du vintrasisme, Vintras, même s’il participe à une mystique diabolique forte, est à classer comme sataniste inconscient. Toutefois, selon Guénon, cette réserve est moins assurée pour Boullan et Joanny Bricaud [23]. Sans aller jusqu’à les montrer du doigt comme satanistes au sens fort, Guénon semble les considérer comme des animateurs très influents et très néfastes de la sphère des ‘‘contre-initiés’’.

Cette perspective que Guénon pouvait avoir tant sur les événements qui jouxtent l’histoire du satanisme que sur le phénomène « sataniste » en tant que tel a cet inconvénient de laisser un éventail trop large à tout possible. Par ailleurs, elle ne nous apprend pas plus sur le satanisme et les lucifériens que ce qui en a été exposé jusqu’ici.





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MessagePosté le: Ven 12 Oct - 18:08 (2018)    Sujet du message: Les lucifériens dans le monde francophone (XXème siècle-XXIème siècle) Répondre en citant


[1]: Massimo Introvigne, Indagine sul satanismo. Satanisti e anti-satanisti dal seicento ai nostri giorni, Arnoldo Mondodari Editore S.p.A., Milan, 1994 (Enquête sur le Satanisme. Satanistes et antisatanistes du XVIIème siècle à nos jours, Dervy, Paris, 1997). Né à Rome en 1955, Massimo Introvigne s’est spécialisé en philosophie et en sociologie du droit, matières dans lesquelles il a été assistant à l’Université de Turin jusqu’en 1988. C’est à partir de cette même année qu’il dirigera le Centre d’Etudes sur les Nouvelles Religions (CESNUR), fondé par l’archevêque catholique de Foggia, l’historien suisse Jean-François Mayer et lui-même. Il a signé La Magie. Les Mouvements Magiques (Droguet & Ardant, Paris, 1993) ; il a également dirigé les ouvrages collectifs Le Défi Magique II. Satanisme et sorcellerie (Presses Universitaires de Lyon, 1994) avec Jean-Baptiste Martin, et Pour en finir avec les sectes. Le débat sur le rapport de la commission parlementaire (Dervy, Paris, 1996) avec J. Gordon Melton. Pour des articles plus récents, on pourra notamment consulter le site internet du CESNUR (http://www.cesnur.org/)

[2]: Massimo Introvigne, Enquête sur le Satanisme. Satanistes et antisatanistes du XVIIème siècle à nos jours, Dervy, Paris, 1997, p.10.

[3]: Le sociologue italien étudie dans son ouvrage trois grandes périodes : les origines du satanisme (XVIIème-XVIIIème), le satanisme classique (1821-1952) et le satanisme contemporain (1952-1996) ; chacune de ces phases est abordée selon un modèle qui décrit un développement cyclique du phénomène sataniste : une première phase révélant l’existence d’activités satanistes, une deuxième phase où la culture dominante s’oppose à ces activités (les principaux acteurs sont alors les antisatanistes), et une dernière phase où, suite notamment à la perte de crédibilité que connaît la vague antisataniste, le satanisme se reconstruit et se remet en activité.

[4]: Lettres magiques ou Lettres sur le Diable, par M***, suivie d’une pièce curieuse.


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MessagePosté le: Ven 12 Oct - 20:43 (2018)    Sujet du message: Les lucifériens dans le monde francophone (XXème siècle-XXIème siècle) Répondre en citant


[5]: J-E de Mirville, Pneumatologie, 10 tomes, Vrayet de Surcy, Delaroque & Wattelier, Paris, 1853-1868.

[6]: A. Duroy de Bruignac, Satan et la magie de nos jours. Réflexions pratiques sur le magnétisme, le spiritisme et la magie, Ch. Blériot, Paris, 1864.

[7]: Gougenot des Mousseaux, Les Médiateurs et les moyens de la magie […], Plon, Paris, 1863 ; Les Hauts phénomènes de la magie, Plon, Paris, 1864 (entre autres).

[8]: J. Bizouard, Des rapports de l’homme avec le démon. Essai historique et philosophique, 6 tomes, Gaume Frères & J. Duprey, Paris, 1864.

[9]: Massimo Introvigne, op.cit., p.98

[10]: Massimo Introvigne, op.cit. p.108.


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MessagePosté le: Ven 12 Oct - 22:19 (2018)    Sujet du message: Les lucifériens dans le monde francophone (XXème siècle-XXIème siècle) Répondre en citant

[11]: Le but de cette opération est d’obtenir des « Ferments de vie », qui sont une combinaison des deux « fluides » procréateurs. Une correspondance entre Wirth et une jeune initiée nous informe que dans le Carmel de Boullan, « on se célestifie ici bas par l’acte-même qui a été et qui est encore la cause de toutes nos déchéances morales ».

[12]: Dans le cadre d’un ésotérisme chrétien (inspiré notamment par Eliphas Levi et Fabre d’Olivet), il fonda en 1889 un Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, dont firent partie Papus et Péladan (Cf Antoine Faivre, article 'Guaïta', in Encyclopédie Universalis)

[13]: Il côtoya la Société Théosophique de Mme Blavatsky jusqu’en 1888 et fonda, en 1891, avec Augustin Chaboseau, l’Ordre martiniste, considéré comme un ordre initiatique paramaçonnique (cf. Encyclopédie Universalis, article « Papus »).

[14]: Après sa séparation de l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, il fonda en 1890 un Ordre de la Rose-Croix, du Temple et du Graal, appelé aussi la Rose-Croix Catholique (cf. Antoine Faivre, article « Péladan » in Encyclopédie Universalis).


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MessagePosté le: Ven 12 Oct - 22:35 (2018)    Sujet du message: Les lucifériens dans le monde francophone (XXème siècle-XXIème siècle) Répondre en citant


[15]: Massimo Introvigne, op.cit. p.112-115 ; Jean-Pierre Bayard, Les pactes sataniques, Dervy, Paris, 1994, p.214-216.


[16]: Massimo Introvigne, op.cit. p. 142. Nous signalons qu’une bonne partie des ouvrages de Guaïta, de Papus, de Péladan et de Huysmans sont disponibles en accès libre sur le site internet de Gallica, le projet d’édition numérique de la Bibliothèque Nationale de France. Nous pouvons également trouver sur le même site des ouvrages traitant partiellement du vintrasisme, une partie des ouvrages de la première vague antisataniste, ainsi que quelques documents en rapport avec l’affaire Taxil.

[17]: Massimo Introvigne, op.cit. annotations 44 et 45 p.118.

[18]: Massimo Introvigne, op.cit. p.208.

[19]: H. Louatron, ancien organisateur du groupement international des philosophes à l'A.S.U., ancien directeur de 'la Synthèse éclectique'. A la messe noire ou le Luciférisme existe. Lettre-préface de J. Cam. Chaigneau, métapsychiste ; Mayenne, impr. Floch, Mamers (1ère éd.1924. 2ème éd.1926). Notice BNF : FRBNF31901181. Les faits rapportés commencent en mai 1912, la rédaction date de 1913 et la lettre-préface est datée du 3 octobre de la même année.


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